Rencontre avec Izima Kaoru, photographe

Prénom : Kaoru. Nom : Izima. Profession : photographe. L’artiste a reçu Neon magazine dans son studio du sud de Tokyo. Au dernier étage d’un immeuble de la fin des années 60, avec des canapés design et quelques meubles éclairés par un magnifique lampadaire, tous de la même époque, nous avons pénétré dans ce vaisseau spatio-temporel de l’ère Showa avec ses fenêtres arrondies, ses chambranles en poutres et son véritable parquet qui craque. Un endroit entièrement rénové. De toute beauté. Assis sur le sofa, dans une atmosphère bon enfant, le photographe Izima nous a raconté son histoire, son rapport à la mode, ses magazines. Rencontre avec un touche à tout qui éclate de rire souvent mais qui cache une farouche détermination et qui poursuit le même objectif depuis des années : faire ce qu’il aime. Interview.

Cedric Riveau pour Neon magazineNeon magazine : Izima san, nos lecteurs ne vous connaissent pas forcément. Pourriez-vous présenter votre carrière et ce que vous faites.
Izima Kaoru : Je n’aime pas bien faire ma propre présentation… (rires) En général, les Japonais n’aiment pas beaucoup ça. (rires) Comment vous dire… (il réfléchit) J’ai toujours fait de la photo. Au départ, je faisais plutôt des reportages, des documentaires. Après, comme j’avais des amis musiciens, je me suis mis à faire des photos et à l’occasion des couvertures d’album ou des vidéos clips de plusieurs musiciens. Ensuite, des photos de mode pour des magazines. Et après, des photos de publicités et aussi des publicités pour la télévision… j’ai fait beaucoup de choses qui se sont enchaînées au fur et à mesure. Ce n’est que plus tard, en regardant en arrière, que j’ai réalisé que j’avais fait tout ça. À ce moment-là, j’ai aussi créé des magazines. Le premier s’appelait Sale, c’était un magazine gratuit… quand j’avais 25 ans environ. Je n’avais pas de travail à ce moment-là et je me suis dit que si je voulais travailler, il fallait que je fasse quelque chose moi-même. On distribuait nous même la publication et on vendait des pages de publicité à des magasins pour financer la publication.
Ensuite, avec des amis, avec toutes les photos sur la musique qu’on avait, on a fait un magazine qui s’appelait Cassette magazine. Ça faisait 16 pages. On vendait le magazine accompagné d’une cassette, le tout dans un sac.
Après, en revoyant mes photos de mode, j’ai pensé à faire un autre magazine. Quand je regardais les publications de l’époque, je les trouvais ennuyeuses. J’étais content de travailler pour des magazines mais je n’ai jamais vraiment eu un grand intérêt pour la mode. Bien sûr, je travaillais dans d’excellentes conditions : des grands mannequins, des vêtements magnifiques. J’ai appris beaucoup mais petit à petit, c’est devenu moins intéressant.
On me disait aussi qu’il fallait montrer les vêtements comme ci ou comme ça, devant un mur blanc pour ci ou pour ça. C’est devenu ennuyant. J’avais envie de photographier autrement, différemment des standards visuels, ce que je faisais déjà un peu d’ailleurs. Et je me suis dit : « Tiens ça serait bien si le modèle était un « corps », même pour une photo de mode ». Aucun magazine ne m’a permis de prendre des photos de modèles comme cela. C’était regrettable pour moi parce que je savais qu’il y avait là une idée à creuser. Je voulais donc développer ça coûte que coûte et le montrer aux gens. La seule façon de pouvoir le faire était donc de créer mon propre magazine. C’est comme cela que j’ai commencé zyappu.
J’ai donc pu publier mes photos comme je voulais pendant 5 ans. Et au bout de 5 ans, l’éditeur a mis la clé sous la porte donc on a arrêté le magazine.
Pour cette série que je voulais continuer, une galerie allemande m’a demandé de faire une exposition solo. J’avais enfin un regard extérieur qui me disait de continuer parce que cela avait un intérêt. C’est ce que j’ai fait, sans avoir à publier de magazine. J’ai pu développer les photos telles quelles et commencer à les vendre.

NM : Nous sommes en quelle année là ?
IK : En 2000. C’est en 2000 que j’ai commencé à montrer et à vendre mes photos à travers des expositions. Tout en faisant cela, j’ai continué à réaliser ce que je faisais avant : des publicités, des clips…

NM : Et maintenant, vous travaillez sur quelque chose de nouveau ?
IK : En plus de ma série des corps, il y a la série One Sun (NDLR : sur des photos ronde, avec un fisheye et une pause allant jusqu’à 24h, Izima san retrace le parcours du soleil dans le ciel), il y a des travaux que je n’ai pas encore annoncés, des essais que je suis en train de faire et qui deviendront des travaux photographiques. Il y en a plusieurs pour le moment.
Il y a aussi une exposition pour l’année prochaine, en juillet (NDLR : voir la note n°1 en bas de la page 2). Je vais présenter de nouvelles photos sur ma série des corps.

NM : Bonne nouvelle ! On a hâte de voir ça !
IK : Merci ! (rires) Il s’agit d’une exposition collective au musée de la ville de Toyota sur le thème de la mort.

NM : Des photos de grandes tailles ?
IK : Oui, oui, comme celles que vous avez vues à Tokyo photo 2011.

NM : Oui, parce que quand nous avons vu cette grande photo de Maki Sakai en Jil Sander, nous avons tout de suite eu envie de faire un papier sur vous.
IK : Mais vous savez, c’est très difficile d’exposer des photos de cette taille dans les galeries. Je suis donc très content de faire cette exposition à Toyota parce qu’on pourra mettre des grands tirages. C’est en fait le premier musée japonais à m’avoir invité.

NM : Ah bon ?!
IK : Oui, il y a finalement peu de réaction de la part des musées japonais et du public.

NM : Comment considérez-vous votre travail ? Mystérieux ou ironique ?
IK : C’est une question intéressante… parce que je n’avais pas pensé à ça. (rires) Je n’ai pas l’intention de faire un travail mystérieux ou ironique. Je pense que je suis quelqu’un d’assez direct. Mais les gens qui se posent des questions sur mon travail pensent que je cherche à rendre positif un aspect des choses qui peut être négatif. Ce n’est pas histoire de changer quelque chose. C’est plutôt de dire que ce n’est pas quelque chose de négatif. Ce que les gens considèrent comme négatif, au contraire, je le vois comme positif. C’est ce que je cherche à dire avec mes photos. À propos de la mort, c’est quelque chose que les Japonais ont plutôt envie d’éviter. Les gens n’ont pas vraiment envie de parler de ça, de s’en approcher.

NM : La mort est plutôt un sujet tabou dans beaucoup de cultures.
IK : Oui, oui, les hommes en ont plutôt peur. Mais aussi, chez nous, il y a une certaine dimension esthétique de la mort avec par exemple les kamikaze, harakiri… Les gens pensent donc souvent que moi aussi, je fais un travail esthétique sur la mort. Pour moi, pas particulièrement. En fait, la mort n’est pas si différente de la naissance. Les deux sont au même niveau. La naissance est quelque chose qu’on célèbre et qui est merveilleux. Pourquoi la mort ne serait-elle pas la même chose ?

NM : Mais vous ne montrez pas de vrais morts.
IK : Exactement ! Mais aucun de nous ne peut voir sa naissance ou sa mort. Quand on voit une naissance, on pense que c’est merveilleux parce qu’on sait que nous-même on est né et que c’est fabuleux d’être de ce monde. C’est aussi ce que chacun pense de la naissance d’un autre. Mais pour son propre décès, on ne peut pas savoir comment cela va se passer. Une fois décédé, on peut se demander : « Comment je suis mort ? dans la douleur ? dans la maladie ? » Quand les gens regardent en arrière, ils devraient se dire que leur vie a été célébrée, que leur vie a été intéressante et c’est comme cela que la mort de chacun devrait se dérouler. C’est l’image que je souhaite donner. Et la personne elle-même décédée célèbre sa propre mort. C’est cela que je veux montrer. C’est pourquoi je ne cherche pas à montrer une mort réaliste mais mon image de la mort, ma philosophie sur ce moment.

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